Une langue de l’oralité

Le comédien Jean Lorrain

L’alsacien est-il une langue ou un dialecte ? On sait la réponse que le linguiste Max Weinreich (1894-1969) donnait à une telle question : « Une langue est un dialecte avec une armée et une flotte. » De fait le terme « dialecte » est souvent employé avec une connotation péjorative comme s’il s’agissait d’une langue de seconde zone. Rien ne permet pourtant d’établir une différence de nature entre langue et dialecte. Pour paraphraser Weinreich, une langue ne serait rien de plus qu’un dialecte qui a acquis un statut officiel lui permettant de s’imposer à une population relativement large et de devenir ainsi le support d’une culture et d’une littérature significatives.

Nul doute que depuis la première œuvre littéraire écrite en dialecte, Le Lundi de Pentecôte, de Georges Daniel Arnold (Prix Nathan Katz 2016), l’alsacien ait acquis ses lettres de noblesse en littérature. L’Alsace possède en ce domaine un patrimoine de premier plan, d’autant plus exceptionnel qu’il s’ajoute aux richesses qu’a produites l’Alsace en d’autres langues, comme le moyen haut-allemand, le latin, l’allemand, le judéo-alsacien et le français. Au total un patrimoine d’une extraordinaire originalité et diversité.

Riche d’une substantielle littérature, l’alsacien est également remarquable par la puissance de son oralité. Car il faut revenir à l’étymologie : le terme « dialecte » a pour origine le mot grec διάλεκτος / diálektos, dérivé du verbe de διαλέγομαι / dialégomai qui signifie parler ensemble. Si les langues, du fait de leur caractère officiel, tendent à se fossiliser de plus en plus dans leur forme écrite, fortement codifiée par les convenances et les Académies, les dialectes doivent à la prééminence de leur expression orale de préserver une spontanéité et une liberté qui font leur inimitable saveur.

Lire les classiques alsaciens est donc un plaisir, les entendre est une jouissance plus grande encore. Cette langue-là est rocailleuse, charnue, charpentée. Elle emplit la bouche comme une riche nourriture, elle fait chanter l’esprit à la manière d’un bon vin. Cela, la traduction ne peut d’aucune manière le rendre pas plus qu’aucune description ne saurait faire sentir un parfum.

Il y a dans cette langue-là un rythme, des accents, une diction – une manière de faire chanter le monde – que seule l’écoute peut concevoir. C’est un trésor qu’il faut savoir apprécier et qu’il faut préserver pour les générations à venir. Car déjà bien des mots de cette langue sont devenus si rares que bientôt on butera dessus, on ne saura plus les prononcer.

Écoutons cette langue grâce à ceux qui l’aiment et savent faire briller son riche vocabulaire, retentir ses belles et graves sonorités et jaillir son émouvante musique. Merci à eux, et au premier d’entre eux, Nathan Katz lui-même !

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