2007 : Geiler de Kaysersberg (1446-1510)

GEILER
Portrait par Lucas Cranach l’Ancien

 

Pour sa quatrième année, le Jury du Prix Nathan Katz du patrimoine a distingué l’œuvre de Jean GEILER DE KAYSERSBERG et demandé à Christiane Koch de donner des traductions de ses textes. Ces traductions ont été publiées en deux volumes aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix :

Jean GEILER DE KAYSERSBERG, La Nef des sagesTextes choisis par Francis Rapp et traduits du moyen haut-allemand par Christiane Koch. Préface de Francis Rapp. Collection Les Carnets spirituels n° 61. ISBN 978-2-845-90115-5

Jean GEILER DE KAYSERSBERG, Le Civet de lièvreTextes choisis par Francis Rapp et traduits du moyen haut-allemand par Christiane Koch. Préface de Mgr Joseph Doré. Collection Les Carnets spirituels n° 62. ISBN 978-2-845-90118-6

Près de cinq siècles après sa mort, l’œuvre de Geiler, si souvent citée, reste, à l’exception d’un seul sermon, totalement inédite en français. Comment le comprendre alors que sa voix est l’une des plus fortes et des plus originales de son époque ? Serait-ce qu’aujourd’hui encore sa personnalité hors norme fait peur ? Ou que cette langue riche et archaïque, comme celle de Rabelais, est bien difficile à traduire ?

Nombreux sont les visiteurs de la cathédrale de Strasbourg qui s’arrêtent devant la chaire de pierre finement ciselée par Hans Hammer en 1485. Mais peu de gens savent que cette merveille a été sculptée tout exprès pour honorer le plus grand prédicateur qu’ait connu la ville, Jean Geiler de Kaysersberg.

Sa renommée s’était étendue si loin que l’empereur lui-même avait tenu à s’entretenir avec lui en tête à tête, presque d’égal à égal. Le prédicateur ne faisait rien pourtant pour flatter les puissants. « Je suis le veilleur, disait-il ; mon rôle est de donner l’alerte. Quand j’aperçois les flammes de l’incendie, je souffle dans ma trompe à pleins poumons ! »

UN CŒUR D’HOMME, UNE LANGUE TRUCULENTE

Personne n’échappe à ses réquisitoires. Aux religieux il réserve ses plus terribles flèches. Leurs couvents ne sont hélas bien souvent que des maisons de passe. « N’y mettez pas vos enfants, prévient Geiler s’adressant aux parents, les filles deviendraient plus vicieuses que des prostituées, et les garçons, les pires voyous ! ».

Aux riches il reproche leur cynisme. Lorsqu’ils stockent le blé pour faire monter les cours, il n’hésite pas à appeler les pauvres à forcer les greniers : « Armez-vous de haches, allez vous servir chez ceux qui ont de trop de ce qui vous manque », crie-t-il en 1481, alors que les sans-le-sou meurent de faim. Aux hommes politiques il demande d’agir en faveur des malades : pour les syphilitiques, qu’on traite comme des parias, il exige qu’on crée un hospice.

Mais ce qui fait avant tout la force des textes de Geiler, c’est la verdeur et la richesse de leur langue. Il n’hésite jamais à utiliser les images les plus crues, les expressions les plus triviales pourvu qu’elles frappent. Il aime prendre ses mots dans le genre bien assaisonné, salé, poivré même. Il se plaît à user d’allégories incongrues : le civet de lièvre, la grenouille, le pain d’épices.

L’ENFANT DE KAYSERSBERG

Né le 16 mars 1446 à Schaffhouse, le jeune Geiler n’y resta guère. L’année même de sa naissance, son père s’établit à Ammerschwihr comme secrétaire de la municipalité, fonctions qu’il n’exerça que peu de temps : un ours le blessa mortellement.

Jean fut alors recueilli par son grand-père à Kaysersberg. Après de brillantes études à l’université de Fribourg-en-Brisgau, il commença d’y enseigner, puis entreprit en 1471 des études de théologie à Bâle. Docteur frais émoulu, il fut rappelé à Fribourg pour y enseigner les Saintes Écritures en 1476 et y devint le recteur de l’université.

LE PRÉDICATEUR DE LA CATHÉDRALE DE STRASBOURG

Alors que sa carrière s’annonçait brillante, il quitta sa chaire de professeur pour devenir prédicateur. Invité par l’évêque de Wurzbourg à prêcher dans sa ville, il fut heureusement retenu par Pierre Schott en Alsace et prit ses fonctions de prédicateur de la cathédrale de Strasbourg dès 1478.

Il prêchait tous les jours pendant le Carême, tous les dimanches, lors des fêtes carillonnées et lorsqu’une grande procession se déroulait. S’ajoutaient à ces prestations obligatoires les sermons que Geiler acceptait de donner dans plusieurs monastères féminins. On estime qu’il prenait la parole en moyenne deux fois par semaine.

LE PRÉCURSEUR DE LA RÉFORME

Fidèle disciple de Gerson, Geiler attendait beaucoup de l’évêque de Strasbourg qui devait, selon sa conception, réunir les prêtres en synode auprès de lui, leur rendre visite dans leurs paroisses et les traiter comme de véritables coopérateurs.

Déçu par l’inertie des titulaires successifs de cette charge, il envisagea sérieusement de se retirer dans un ermitage : « Il n’y a pas d’espoir de voir la chrétienté s’améliorer, déclare-t-il en 1508 du haut de sa chaire… une réforme générale ne peut donc se faire… Que chacun aille donc dans un coin, enfonce sa tête dans un trou et s’occupe à obéir, lui, aux commandements de Dieu ».

Jean Geiler mourut à Strasbourg le 10 mars 1510, sept ans avant le début de la Réformation. Certains protestants le considérant comme leur précurseur, le Saint-Siège jugea que la lecture de ses sermons était dangereuse et le mit à l’index. Vite oublié par les protestants, il ne fut redécouvert qu’au XIXe siècle. Ainsi réveillé, l’intérêt suscité par cette grande figure est resté vif jusqu’à nos jours.

L’ŒUVRE DE JEAN GEILER DE KAYSERSBERG

L’édition critique des œuvres n’est pas encore achevée : J. Geiler von Kaysersberg, Sämtliche Werke, édités par Gerhard Bauer, trois volumes parus, Berlin-New-York, 1989, 1991, 1995 (Ausgaben deutscher Literatur der XV bis XVII Jht., 129, 139, 147).

Il faut donc se reporter aux éditions latines de P. Wickram et allemandes du Cordelier J. Pauli, longtemps discrédité et réhabilité par L. Pfleger (Archiv für elsässische Kirchengeschichte, 1928, p.47-96).

Des œuvres inédites de Geiler de Kaysersberg furent publiées dans l’Archiv für elsässische Kirchengeschichte par L. Pfleger en 1931 (Von den zwölf schefflin), 1935 (Von den XV Aest) et en 1941-1942 (Von der Artt der Kind). A. Vonlauthen en 1931 (Geilers Seelenparadies im Verhältnis zur Vorlage) et E. Breitenstein en 1938 (Die Vorlage der Geiler zugeschriebenen Emeis) ont étudié dans cette même revue les sources utilisées par Geiler.

Une bonne présentation des sources et des travaux qui permettent de se familiariser avec l’œuvre de Geiler et de mieux connaître sa vie se trouve dans l’excellent ouvrage d’Uwe Israel, Johannes Geiler von Kaysersberg (1445-1510). Der Strassburger Münsterprediger als Rechtsreformer (Berliner historische Studien, 27), Berlin, 1997.

Parmi les nombreuses autres études, nous ne retiendrons ici que quelques titres : L. Dacheux, Un réformateur catholique à la fin du XV° siècle, J. Geiler de Kaysersberg, Paris, 1876 ; Ch. Schmidt, Histoire littéraire de l’Alsace à la fin du XV° siècle et au commencement du XVI° siècle, tome 1, Paris, 1879 ; E. J. Dempsey-Douglass, Justification in late medieval Preaching. A Study of J. Geiler of Kaisersberg, Leyde, 1966 ; J. Wimpfeling, B. Rhenanus, Das Leben des J. Geiler von Kaysersberg, édité par O. Harding, Munich, 1970 ; U. Israel, cité plus haut, H. Kraume, Die Gerson-Übersetzungen Geilers von Kaysersberg. Studien zur deutschsprachigen Gerson-Rezeption, Munich, 1980 ; F. Rapp, La critique des abus avant la Réformation : Geiler de Kaysersberg, in M. Arnold, Annoncer l’évangile (XV-XVII° siècles), Paris, 2006, p.249-260.

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HOMMAGE À JEAN GEILER DE KAYSERSBERG PAR FRANCIS RAPP, MEMBRE DE L’INSTITUT, À L’OCCASION DE LA REMISE DU PRIX NATHAN KATZ 

C’est en 1478 que Geiler prit ses fonctions de prédicateur de la cathédrale de Strasbourg. Comme le lui prescrivait ce qu’on peut appeler son contrat, il prêchait tous les jours pendant le Carême, tous les dimanches, lors des fêtes carillonnées et lorsqu’une grande procession se déroulait pour supplier le Seigneur ou le remercier. S’ajoutaient à ces prestations obligatoires les sermons que Geiler acceptait de donner dans plusieurs monastères féminins. On estime qu’il prenait la parole en moyenne deux fois par semaine. […]

De toutes ses forces, de tout son cœur, il voulait instruire, convaincre et convertir. Pour autant, il ne dédaignait pas les règles élaborées par des générations de théoriciens et de praticiens de l’homilétique. L’ars praedicandi lui était familier. Pour l’essentiel, il ne s’en écartait pas. […] Ce qui était original chez lui, c’était la manière. L’imagination de Geiler était continuellement en effervescence et lui fournissait les comparaisons dont il avait besoin pour jeter des passerelles entre la spéculation et la vie quotidienne. Son sens très sûr de la langue l’aidait à découvrir les mots qui correspondaient le plus justement à ce qu’il pensait et à ce qu’il ressentait, les expressions les plus savoureuses. Il n’avait pas peur de les prendre dans le genre bien assaisonné, salé, poivré même. Ce qui pourrait surprendre, voire scandaliser de nos jours ne choquait pas les hommes de la fin du moyen âge, ni même ceux de la Renaissance – pensons à Rabelais. Entre son public et lui, ce style créait une sorte de complicité. Un jour qu’il l’avait fait rire et qu’il avait ri lui-même, il dit en se montrant du doigt : « Dans ce tonnelet, il y en a encore beaucoup de ce cru. »

Parce qu’il lui fournissait des images et l’invitait à les développer ou à les associer, le genre dit « emblématique » lui convenait parfaitement. Il se plaisait à créer des ensembles de symboles et d’allégories. Parmi les plus connus, citons le civet de lièvre, la grenouille, ou le pain d’épices dont il savait découvrir la signification spirituelle.

Des procédés mnémotechniques tels que les acrostiches lui paraissaient indiqués pour atteindre son but. Les fidèles ne devaient pas seulement comprendre ce qu’il leur disait, mais aussi le retenir. Quand il sentait leur attention faiblir, il racontait des historiettes, le temps pour ses auditeurs de se reprendre, puis il suivait à nouveau le fil de son raisonnement. La popularité dont il jouit pendant les trente-deux ans que dura sa mission prouve que son savoir-faire était efficace. […]

Disciple de Gerson, Geiler accorde une place capitale à la spiritualité. Il est donc normal qu’il donne beaucoup de prix à la vie monastique. Il compare volontiers les couvents à des paradis de l’âme. à condition toutefois que leurs occupants en observent strictement la règle dans l’esprit qui avait animé leurs fondateurs. […]

Personne n’échappait à ses réquisitoires. Ni les prélats qu’il lui arrive de comparer à des cheminées mal ramonées dont la suie tombe dans les marmites et gâte les sauces ou à des passerelles vermoulues qu’il ne faut pas emprunter sous peine d’être happé par le vide. Ni les simples prêtres, dont il se demande si c’est avec du cambouis que l’évêque les a oints le jour de leur ordination. Le ministère leur importe peu ; ce qui les intéresse, c’est ce qu’il rapporte. Ce ne sont pas des bergers mais des tondeurs.

Les plus malmenés sont les religieux. Lorsqu’ils ne sont pas de stricte observance, leurs couvents ne sont que des maisons de passe. « N’y mettez pas vos enfants, prévient Geiler s’adressant aux parents ; les filles deviendraient plus vicieuses que des prostituées, et les garçons, les pires voyous ! » La pauvreté n’y était plus qu’une fiction ; l’obéissance, ridiculisée ; la chasteté, trahie. Ceux et celles qui devaient être le sel de la terre méritaient d’être appelés sel parce que ces trois lettres signifiaient superbe, avarice et luxure.

Mais que les laïcs ne s’érigent pas en juges des clercs ! Qui donc met ses filles au couvent pour s’en débarrasser comme on noie une portée de chiots ? Qui donc dit d’un fils infirme : « Allons, on en fera un curé ! » ? Les laïcs ont le clergé qu’ils méritent. « Vous êtes le miroir où se reflètent nos faiblesses. »

Les riches se faisaient rappeler à l’ordre parce qu’ils ne se souciaient pas d’aider les pauvres. Les spéculations des possédants qui stockaient du blé dans leur grenier jusqu’à ce que son cours atteigne des sommets étaient sévèrement condamnés. « Armez-vous de haches, allez vous servir chez ceux qui ont de trop de ce qui vous manque », cria Geiler en 1481, lorsque les grains étaient si chers que les sans-le-sou mouraient de faim. […]

Il eut pitié des syphilitiques qui étaient traités comme des parias et demanda qu’un hospice leur fût affecté. Sans doute les édiles pensèrent que le prédicateur avait beau jeu de rappeler des principes ; il n’était pas obligé, lui, de composer avec la réalité, complexe et pesante.

Comment nier que Geiler, emporté par sa passion du bien, transgressait allègrement les lois du raisonnable ? Mais il voulait émouvoir, bouleverser même ceux qui l’écoutaient. Il ne pouvait pas rester tout en nuances. C’était un prophète, et les prophètes tonnent.

*

UN EXTRAIT DU CIVET DE LIÈVRE
de Jean Geiler de Kayserseberg
traduit du moyen haut-allemand par Christiane Koch

 

Si on préparait un lièvre en civet sans le dépiauter, on aurait un repas détestable ; les poils colleraient sans arrêt aux dents. Il est donc indispensable de le dépiauter.

C’est ce qu’il faut aussi faire pour le lièvre qu’est l’être humain spirituel : il faut lui tirer la peau par-dessus les oreilles, le larder et le rôtir, bien l’assaisonner pour pouvoir le manger ; il faut préparer la marinade – je parlerai de tout cela plus tard, le moment venu, Dieu voulant.

Notez bien : trois peaux sont à enlever à l’être spirituel qu’on prépare pour être consommé. La première ce sont les richesses de ce monde ; c’est une peau rude et dure, elle s’enlève facilement. La deuxième, c’est la volonté propre, elle est molle et tendre, et il est difficile de l’enlever. La troisième peau, c’est le comportement extérieur. […]

1. En premier lieu, il faut enlever au lièvre la peau du corps, les richesses temporelles, et la peau de l’âme, la volonté propre ; c’est ainsi qu’il sera un repas agréable pour Dieu le Seigneur. Quand tu entres au couvent, tu laisses derrière toi ta maison et tes biens et tu n’emportes que ce qui est toléré par le droit du lieu.

Nos seigneurs d’ici ont le règlement suivant : à celle qui veut entrer au couvent on ne laisse que 100 livres ; et même si elle possède du bien valant 1000 gulden, on ne le lui laisse pas. Par contre, si elle entrait dans une maison de prostitution, elle y emporterait tous ses biens, on ne lui prendrait pas le moindre sou ; personne ne s’y opposerait, personne ne l’en empêcherait. Mais pour celle qui veut servir Dieu, on se fait beaucoup de soucis, on met des restrictions autant qu’on peut, comme si au couvent elle n’avait plus besoin de rien.

Tu dis : « C’est le droit de la ville, je ne peux pas donner plus de 100 livres à mon enfant ; ce sont nos seigneurs qui ont établi cette loi. » La belle loi que voilà ! Tes seigneurs ont réussi à dépouiller celle qui veut entrer au couvent, et on ne lui donne pas ce qui lui appartient. Mais si elle reste dans le monde, qu’elle devienne une personne bien ou qu’elle coure au bordel, personne ne pipe mot, bien plus, on lui donne 100 livres en plus, plutôt que de les lui prendre.

Pouah, quelle loi ! je ne peux pas être d’accord ; c’est une loi honteuse. Tu viens dire : «Mon enfant est casée, je l’ai mise au couvent, je n’ai plus à m’occuper d’elle. » Oui, c’est cela, tu l’as casée, tu l’as munie de chaussures à lacets, juste pour t’en débarrasser ; à Dieu adieu, peu importe ce qui lui arrivera, qu’elle serve Dieu ou qu’elle serve le monde. Après tu viens dire : je veux encore donner telle ou telle chose à mon enfant ; si je savais qu’on ne le lui donne pas à elle personnellement, je le remporterais.

C’est de cette façon que vous corrompez les gens. Il faut que je vous enseigne : vous venez apporter des friandises, un poupon de sucre, pour un dédommagement ; vous dites qu’il faut bien faire plaisir à notre enfant, c’est pour la consoler. Oui, encore heureux que ce n’est qu’un poupon de sucre et pas autre chose ! J’ai failli employer un mot grossier ! Ce que je crains, c’est qu’au bout de deux ou trois ans, il n’en sorte un grand garçon mesurant sept à huit pieds. Ne savez-vous pas que vous leur causez un grand danger bien connu ?

Tu dis : si au moins je pouvais avoir un oiselet, ou un petit chat ou un chiot, pour me faire plaisir ; sinon c’est trop dur. Je te réponds : il faut te laisser dépiauter, tirer la peau par-dessus les oreilles, renoncer à tous les plaisirs du monde, et chercher ton bonheur en Dieu seul… Tu abandonnes les richesses de ce monde, c’est la peau du corps. La peau de l’âme, c’est la volonté propre.

2. Deuxièmement, les peaux fines sont difficiles à enlever. Plus elles sont fines, plus c’est difficile. Il s’agit de la peau de la volonté propre, elle colle beaucoup à la personne. Tu as des gens qui laissent les biens matériels très facilement ; cela ne les touche guère, et même s’ils y pensent, ils arrivent à s’en détacher. Mais pour la volonté propre, c’est une autre affaire ; nous y sommes tellement attachés, nous tirons la langue avant même de commencer. Mais s’il doit devenir un repas agréable à Dieu le Père céleste, il faut dépiauter l’être humain. Voilà le deuxième point.

3. La tête du lièvre est difficile à dépiauter : c’est le troisième point. Si on a tout enlevé sur les autres membres, on a bien du mal à faire passer la tête. Par tête, j’entends les gens à la raison incisive, doués par Dieu d’une grande intelligence ; pour eux c’est bien dur, car la tête est pleine de bien des choses, ne seraient-ce que les sens qui s’y trouvent. Pour le sens du toucher je n’ai qu’une main, mais la tête contient les yeux, les oreilles, le nez et la bouche. Tous ces sens se trouvent donc dans la tête.

Par tête j’entends aussi les sages ; personne ne peut les dépasser, ils se croient toujours les meilleurs ; ils sont si sages, qu’ils entendent l’herbe pousser, ils se croient les plus fins; quoi qu’on dise, ils savent toujours tout mieux ; ils ont leur propre avis dont personne ne peut les détourner… Même s’ils ont tout laissé, plaisir, joie, honneur, récompense, biens matériels, famille et tout, ils ne laisseront pas leurs propres idées, ils n’en démordront pas ; quoi qu’on fasse, ils veulent les faire passer. […]

Il ne faut donc pas attendre trop longtemps, mais se laisser courageusement dépiauter. Il faut y passer, et il vaut mieux que ce soit ici-bas que dans l’au-delà. Ne crois pas qu’on va te porter sur la table du salut éternel en vue d’être pour Dieu un repas convenable, tant que tu n’es pas dépiautée. Notre Seigneur n’est pas un loup pour manger le lièvre avec la peau. Celui-ci doit être tendre pour appartenir à notre Dieu. Paul nous l’enseigne et dit : «Dépouillez-vous du vieil homme et revêtez l’homme nouveau. » C’est comme s’il disait : enlevez la vieille peau et jetez-la.

 

 

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