2018 : Jean-Louis Spieser

Serie de Portrait JLS

Jean-Louis Spieser a été le quatorzième Lauréat de la Bourse de Traduction Nathan Katz. La Bourse de Traduction lui a remise en avril 2018 en l’auditorium de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. Sa traduction a été publiée en édition bilingue aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix :

Nathan KATZ, Annele BalthasarTraduit de l’alémanique par Jean-Louis Spieser. Bilingue alémanique-français. Textes liminaires de Yolande Siebert et Jacob Rogozinski. Collection Neige n° 38.  204 pages. ISBN 978-2-845-90268-8

Originaire du Sundgau, Jean-Louis Spieser, après une longue carrière de professeur de français, s’est retiré à Fréland, près de Kaysersberg. Il se passionne pour l’histoire, pour la littérature et pour le dialecte dont il est un excellent connaisseur. C’est ainsi qu’il a contribué à résoudre bien des problèmes de traduction que posaient des Haïkus alsaciens de Lina Ritter, traduits par Jean-Paul Gunsett.

Insatiable chercheur, il est l’auteur de plusieurs traductions : Ilse Jordan, Derrière les portes de l’Extrême-Orient (éd. Artisans Voyageurs, 2013) et C’était Shanghaï, 1926-1931 (ibid., 2016) ;  Fanny Hoessl, Mon été 1914 au Puy, prisonnière cent jours en France (éd. Jeanne d’Arc, 2014) ; Isabelle Voegelen et Hans Karcher, Août 1914 : les déportés d’Avricourt (éd. Des Paraiges, 2016) ; Joseph Rink et Père Kaspar, Quatre années de captivité en Corse (éd. Alain Piazzola, 2017) ; Valentin Kehrein, Ribeauvillé dans la tourmente révolutionnaire (éd. Reber, 2017).

Il a reçu la Bourse de traduction du Prix Nathan Katz du patrimoine 2018 pour sa traduction de Annele Balthasar de Nathan Katz.

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DISCOURS DE RÉCEPTION DE LA BOURSE DE TRADUCTION NATHAN KATZ PRONONCÉ PAR JEAN-LOUIS SPIESER LE 19 AVRIL 2018 EN L’AUDITORIUM DE LA BNU À STRASBOURG

Si je me trouve devant vous ce soir, je le dois à une petite fille de bientôt quatre ans qui habite à Lille et qui, la bouche en cœur, m’appelle papapa. Papapa et mamama seront probablement les deux seuls mots d’alsacien dont elle se souviendra quand elle fêtera le passage dans le XXII° siècle. Il y a quelque temps je lui ai raconté en alsacien un album pour enfants. Elle n’a probablement pas compris grand-chose ; elle croyait que je lui parlais en anglais comme parfois sa maîtresse car à la fin, en dessinant une maison avec ses deux mains jointes, elle m’a dit : « My house, papapa ! » pour me montrer qu’elle aussi elle parlait anglais !

Ma petite-fille s’appelle Annaëlle et son prénom m’a tout de suite rappelé Annele Balthasar, la pièce de Nathan Katz qui m’avait profondément ému 40 ans avant sa naissance. Dans les 15 jours qui ont suivi son arrivée dans l’aventure humaine, je me suis lancé à la recherche d’un exemplaire d’Annele Balthasar pour le lui offrir quand elle serait en âge de comprendre. Pas moyen de trouver ce livre ! Alors j’ai emprunté l’unique exemplaire de la bibliothèque de Colmar et je me suis lancé dans sa traduction pour Annaëlle.

J’avais déjà traduit plusieurs livres allemands en français, essentiellement des récits de prisonniers de la Grande Guerre et le projet ne m’effrayait pas. Mais même si la langue de Nathan Katz est ma langue maternelle, j’ai rencontré plus de difficultés que je n’en avais imaginées au départ. Près d’un siècle plus tard, certains mots m’étaient devenus incompréhensibles et j’ai dû parfois faire appel à des Sundgoviens plus âgés.

L’orthographe de Katz ne m’a pas facilité la tâche; je me souviens avoir confondu à cause d’elle Liacht et Licht (la lumière et les obsèques). Arrivé au bout de ma traduction, je l’ai imprimée et mise dans une enveloppe en y joignant une lettre à Annaëlle pour lui expliquer pourquoi je lui avais traduit ce long poème dramatique lorsqu’elle était née.

Et puis, au bout de quelque temps, je me suis dit qu’il était dommage de laisser dormir ce trésor au grenier plutôt que de le partager. J’ai contacté le Cercle culturel Nathan Katz d’Ensisheim qui m’a orienté vers Gérard Pfister qui a lui-même communiqué à Mme Siebert.

Merci à elle qui a eu la gentillesse de relire mon travail et de pointer quelques imperfections (dont Licht et Liacht) tout en me parlant de Nathan Katz qu’elle a souvent rencontré. Merci au jury qui m’a décerné le prix Nathan Katz qui constitue un écrin magnifique pour le cadeau de naissance de ma petite-fille et merci à l’OLCA.

Nathan Katz, je ne l’ai découvert que très tard puisque, à l’école de la République, on ne nous parlait que des poètes de langue française et, qu’avant de franchir son seuil, il fallait laisser sa langue maternelle dans la rue comme on enlève ses chaussures crottées avant de pénétrer dans un sanctuaire. Crotté, le sundgovien que nous parlions à la maison me semblait, quand j’étais enfant, l’être doublement puisque lorsque nous allions voir la famille à Mulhouse, pour ne pas passer pour des paysans, mes parents gommaient les ch, les au et les ei qu’ils employaient dans le cercle familial.

Ils disaient par exemple : « Kemmet Kender mr hola Brot un deno gehmer en Apethek » alors qu’à la maison ils auraient dit : « Chemmet Chender mr haula Braut un deno geihmr en d’Apotheik ». J’ai compris plus tard que parfois il fallait effectivement gommer le ch pour ne passer pour un rustre. Lorsque, en 1983 j’ai été nommé instituteur à Thannenkirch dans le nord du Haut-Rhin, j’ai demandé au maire du village : « Wiavel Chender han der en dr Schüal ? », il m’a regardé bizarrement : il avait confondu mon ch avec un r et croyait que je lui demandais combien il avait de têtes de bétail à l’école !

Avec Nathan Katz j’ai découvert que notre langue domestique ne se limitait pas à parler des trivialités quotidiennes, à proférer des jurons et à raconter des blagues grasses, mais qu’avec des ch, des au et des ei on pouvait aussi ciseler l’intime et Nathan Katz est devenu mon grand-père de cœur. Qu’est-ce que j’aime aujourd’hui encore rencontrer son « Cheng » dans un poème car c’est celui-là même que m’adressait ma grand-mère, ma mamama à moi…

Jeune marié, je lisais le soir des poèmes de Nathan Katz à mon épouse bas-rhinoise pour le lui faire découvrir comme j’en récitais comme instituteur aux 12 élèves de ma classe de montagne à Kiffis dans le Sundgau (Cheffis dans le texte ) et pour annoncer la naissance de notre aînée, deux mois après le décès du poète, j’ai tout naturellement recopié une cinquantaine de fois quatre vers du poème de Nathan Katz Schwangeri Fraü :

Un witer wird das läufe so dur d’Gschlàchter,
Dur alli Zit, das ewige heilige Làbe :
E Trutz im Tod ! E Glàchter üf dr Tod !
E Trutz de Chilchhef un e Trutz de Gräber !

Und wel i het en d’r Grossstadt Strasburg derf d’Sproch vom Nathan Katz reida ohne às ech si müess a betsi verstelle às si net zë Bürisch schint, màch üf sundgäurisch witterscht …un fertig.

Ech derf net vergassa minra Tochter un mim Tochtermàn merci z’sage, às das Maidela Annaëlle heisst, denn wenn’s det Albertine edder Alphonsine heissa, det i het z‘oba net do stoh!

Merci o àn eich alli wo trotz‘m Streik vo dr Zeg d’Zit gfunda hant fer z’chu!

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