2018 : Nathan Katz (1892-1981)

KATZ

Pour sa quatorzième année, le Jury du Prix Nathan Katz du patrimoine a choisi de distinguer l’œuvre de son écrivain tutélaire, NATHAN KATZ lui-même, et demandé à Jean-Louis Spieser de donner une traduction intégrale de son chef-d’œuvre, encore inédit en français, Annele Balthasar. Cette traduction a été publiée en édition bilingue aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix :

Nathan KATZ, Annele BalthasarTraduit de l’alémanique par Jean-Louis Spieser. Bilingue alémanique-français. Textes liminaires de Yolande Siebert et Jacob Rogozinski. Collection Neige n° 38.  204 pages. ISBN 978-2-845-90268-8

Nathan Katz est né le soir de Noël 1892 à Waldighoffen, dans le Sundgau. Son père tient une boucherie kasher au village ; sa famille maternelle possède un commerce de textiles à Blotzheim.

À quinze ans, il entre comme « apprenti de bureau » à la filature des Frères Lang, à Waldighoffen. Il lit les tragiques grecs, les poètes d’Orient, les romantiques allemands (Goethe, Schiller, Hölderlin, Heine) mais aussi Racine et Baudelaire.

Incorporé sous l’uniforme allemand en septembre 1913, il est blessé à Sarrebourg en août 1914. Il rejoint en mars 1915 le front russe. Fait prisonnier il est interné jusqu’en août 1916 (il y écrit son premier livre Das Galgenstüblein, qui paraîtra en 1920), puis rapatrié en France et interné en France jusqu’en janvier 1918.

À partir de 1923, il devient voyageur de commerce pour l’industrie métallurgique, les machines textiles, puis pour les aliments Ancel C’est ainsi dans le midi de la France et dans le Maghreb qu’il écrit ses poèmes sundgoviens. Trois livres l’accompagnent : la Vie de Bouddha, le Faust de Goethe, la Vie de Jésus de Renan.

En 1924 sa pièce en alémanique Annele Bathasar est publiée et jouée avec un grand succès. Il fréquente le « Cercle d’Altkirch », où il retrouve ses amis Dadelsen, Guillevic et le peintre Robert Breitwieser. En 1930 paraît son premier recueil de poèmes en alémanique, Sundgaü.

Mobilisé en septembre 1939 et « renvoyé dans ses foyers » en juillet 1940, il s’installe à Limoges où son usine strasbourgeoise a été évacuée et où il fait la connaissance de Georges-Emmanuel Clancier. Rapatrié en Alsace, il travaille de 1946 et à 1958 comme bibliothécaire à la Bibliothèque municipale de Mulhouse. En mars 1948, il épouse Françoise Boilly, arrière-petite-fille du Général Foy (1775-1825).

L’année de son départ à la retraite, parait un second volume de poèmes alémaniques, O loos da Rüef dur d’Gàrte (1958). Son œuvre obtient une large reconnaissance. Il meurt à Mulhouse en 1981.

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DISCOURS PRONONCÉ PAR JUSTIN VOGEL, PRÉSIDENT DE L’OLCA, À L’OCCASION DE LA REMISE DE LA BOURSE DE TRADUCTION NATHAN KATZ À JEAN-LOUIS SPIESER LE 19 AVRIL 2018 EN L’AUDITORIUM DE LA BNU, À STRASBOURG

Depuis quatorze ans déjà, l’OLCA soutient cette extraordinaire aventure engagée par les audacieux animateurs de l’Association Eurobabel pour faire vivre le patrimoine littéraire alsacien à travers la bourse de traduction qui doit permettre à ceux qui n’ont plus la maîtrise de la « Haimetsproch », d’accéder à la richesse des grandes œuvres de la culture d’Alsace.

Cette initiative met en lumière deux aspects que je veux souligner et dont il importe de prendre pleine conscience

– Nous disposons d’un trésor inestimable d’œuvres qui s’enracinent dans notre culture régionale et dialectale mais qui sont des œuvres de portées à la fois intemporelles et universelles. C‘est une légitime source de fierté qui doit armer notre confiance en nous.

– et pourtant l’accès à ces œuvres nous est de plus en plus difficile du fait de l’érosion continue de la pratique dialectale qui risque de relayer dans les oubliettes de l’histoire ce socle de notre identité et de la couper de ses assises populaires. C’est une source d’inquiétude qui nous commande d’agir. Agir pour faire vivre notre langue, agir c’est un impératif catégorique. Prenons conscience, comme se souligne Jean Louis Spieser, « tout ce qui vit, mêmes les langues, est appelé à disparaître ». Un véritable défi qu’il importe de relever.

Recourir à la traduction est certes un pis-aller dont nous ne pouvons-nous satisfaire ; mais dans le contexte présent nous devons user de cette stratégie : une stratégie pour redécouvrir la profondeur de ces œuvres littéraires avec l’espoir que la nouvelle visibilité accordée à ces écrits stimule le « désir d’alsacien », le désir d’apprendre, de pratiquer et surtout de transmettre le dialecte, comme vecteur de notre civilisation et vecteur des relations quotidiennes au sein de nos familles, au sein notre société. Un objectif que l’OLCA poursuit inlassablement avec l’appui des forces associatives, culturelles, éducatives et médiatiques.

Depuis 14 ans déjà, le jury d’Eurobabel nous surprend et nous réconforte. A travers les œuvres retenues qui couvrent une plage allant du haut Moyen Âge à la période contemporaine nous prenons d’abord conscience de la permanence du génie de l’Alsace. Mais nous découvrons aussi le génie de notre langue régionale qui n’est pas une langue au rabais ; elle sait exprimer toute la diversité du monde et toute la profondeur des sentiments qui habitent en chacun de nous.

Oui, prenons conscience de la richesse de cette langue qui mérite comme le dit Nathan Katz, plus que le respect … « ja, d’Haimetsproch, wu vil älter isch ass aïeri moderni Schriftsproch. D’Haimetspoch, wu si gformt het in lange Zite, dur vil Gchlàchter, un wu ebbis Heiligs isch ». Oui, notre langue a quelque chose de « sacré, et nous en avons pleine conscience.

Depuis 14 ans, le prix que nous décernons annuellement porte le nom d’un des plus célèbres poètes alsaciens, l’un des plus grands écrivains de langue alsacienne, Nathan Katz que nous honorons aujourd’hui grâce à Jean-Louis Spieser qui nous offre une traduction de Annele Balthasar.

Vous vous êtes lancé dans ce « projet un peu fou » pour permettre à votre petite fille, elle-même prénommée Annaëlle, d’accéder par le biais de la traduction à ce chef d’œuvre qui vous a bouleversé.

Vous mesuriez la difficulté de la tâche. Peut-on faire renaître à travers les mots et la musicalité de la langue française l’émotion que le long poème dramatique de Nathan Katz déclamé dans le dialecte sundgovien a su éveiller auprès de ses lecteurs et de ses spectateurs ?

L’émotion que provoque ce « chant d’amour et de mort », n’est en rien altérée par la traduction. Les mots et les sons nouveaux gardent cette puissance évocatrice et nous permettent de revivre toute l’intensité du drame qui frappe Doni et Annele et d’accéder «aux mystères, aux bonheurs et aux malheurs » de notre humaine condition.

Traduire, est un exercice délicat qui requiert une patience toute monacale. « Il faut du temps, dites-vous, pour trouver les mots, les rythmes qui correspondent au texte original… Traduire c’est passer du temps sur une page, poser son regard sur chaque mot à la manière du détective qui ne veut laisser échapper aucun indice. » C’est à ce prix que vous réussissez à nous transplanter « d’une rive à l’autre » – c’est le sens étymologique de übertsetzen – d’un univers linguistique à un autre, d’une époque à une autre, en préservant la beauté de la partition originelle et la puissance des émotions. Votre texte nous donne à goûter la douceur des personnages qui brillent par leur limpide simplicité, par la noblesse de leurs sentiments, par la force de leurs convictions.

Traduire, dites-vous, c’est lire à la puissance 10. Il est vrai que le temps passé à côtoyer, à interroger, à méditer le texte originel vous fait entrer dans l’intimité de cette œuvre, mais surtout dans l’intimité de son auteur, dans l’intimité de Nathan Katz. Une sympathie vive et profonde nourrit cette rencontre entre deux hommes qui échangent dans un silence pudique et respectueux mais un silence particulièrement fécond.

Oui, grâce à vous nous pouvons honorer ce soir ce prince des poètes alsaciens qu’un nouveau public pourra découvrir ou revisiter. Mais une pièce de théâtre est faite pour être jouée devant un public. Et si on reprogrammait Annele Balthasar ? Est-ce impensable ? Osons le rêve.

Du temps de Nathan Katz, à chaque représentation de cette œuvre, le succès populaire était au rendez-vous. Et pourtant avec Annele Balthasar nous sommes loin du divertissement et du registre comique que proposait le théâtre alsacien traditionnel. Aujourd’hui, le niveau intellectuel du public est beaucoup plus élevé et lui permettrait d’apprécier la beauté de cet intemporel poème dramatique qui avait séduit en son temps un comédien d’exception Toni Troxler.

Y-aura-t-il un metteur en scène, un acteur de la trempe de Toni Troxler pour relever ce défi ? Une belle manière d’honorer à la fois Nathan Katz mais aussi Toni, mort, il y a vingt ans et que nous devons associer à l’hommage de ce soir, car comme le signale Yolande Siebert, il n’est pas étranger à la consécration de la pièce dans laquelle il interprétait le rôle de Doni.

Ce chef-d’œuvre de premier plan a fait entrer le théâtre dialectal au niveau des grands classiques par la portée philosophique qu’il a développée. Il est universaliste et intemporel et pourtant il prend racine dans un temps et dans un lieu précis.

Avec Annele Balthasar, nous sommes plongés au cœur du Sundgau, du Sundgau de la fin du XVI° siècle. Un lieu cher au cœur du poète, un pays voluptueux et mystérieux, un paysage où il rencontre ce « Dieu qui vit intensément dans tout ce qui nous entoure…dans chaque buisson qui bourgeonne, dans chaque nuage qui passe, dans chaque souffle de vent». Mais cette terre d’Alsace est aussi terre de souffrance, de délation, de suspicion, de terreur où sévit la chasse aux sorcières. Une persécution qui paradoxalement coïncide avec l’épanouissement de l’humanisme rhénan et c’est le procès de 1589 à Altkirch qui a inspiré le poète.

Le sujet de la chasse aux sorcières est au cœur de notre actualité culturelle avec les travaux du professeur Jacob Rogozinski et avec la publication de dernière édition des Saisons d’Alsace consacrée à cette sombre page de notre histoire, « l’effroyable chasse aux sorcières ». Ce regain d’intérêt pour les procès en sorcellerie est-il en lien avec la publication de cette traduction de Annele Balthasar ?

Remercions le professeur Rogozinski pour la préface qu’il nous a offerte. Elle resitue l’action de la pièce dans son contexte historique. Annele Balthazar n’est pas une œuvre de fiction.

Nathan Katz relatant en 1924 le procès d’Annele qui s’est effectivement déroulé à Altkirch en 1589 est un des premiers auteurs à introduire le thème de la persécution dans la littérature. En recourant à la forme théâtrale il a pu éveiller la conscience de ses contemporains, la conscience du public populaire, à ce mal qui ronge notre humanité et qui ne s’est pas éteint avec le dernier bûcher de 1782.

Oui, la tentation de la persécution reste une menace dans le monde d’aujourd’hui. Les chasses aux sorcières se poursuivent de plus belle, les procès en sorcellerie, sous des formes plus insidieuses, fleurissent, les condamnations en hérésie sanctionnent ceux qui ne rentrent pas dans le moule d’une pensée unique de plus en plus étriquée.

Dénonciations malveillantes, simples rumeurs relayées, amplifiées, sacralisées par la magie des réseaux et des technologies nouvelles se propagent et s’imposent comme des articles de foi. Plus que jamais nous avons besoin d’identifier des boucs émissaires pour surmonter les angoisses existentielles.

Comme vous le soulignez, la chasse aux sorcières n’appartient pas à un passé lointain. «L’envie et la haine, le fanatisme et la persécution des boucs émissaires n’ont pas disparu », loin s’en faut.

La loi sur les fake news saura-t-elle nous préserver de ces formes de manipulation qui alimentent l’intolérance et le rejet de l’autre ?

Nathan Katz nous invite à travers les réactions de Doni à chercher ailleurs les causes de ce mal qui ronge la communauté des hommes. Changeons de regard « ne voyez pas dans tout ennemi de vos croyances, un ennemi de Dieu ». Cultivons « une croyance commune…pour tous les hommes : être bon les uns envers les autres.» « Que vienne un temps où nous serions des humains… Des humains, les voir se prosterner devant quelque chose de grand et de beau et devenir meilleurs, plus compatissants .. ! »

Nous retrouvons là comme le rappelle Yolande Siebert, professeur à l’Université de Strasbourg et éminente spécialiste de l’œuvre de Nathan Katz, cette bonté, cette humilité qui fait la grandeur du poète. Du poète qui a « tenté de faire simplement œuvre d’homme. Au-dessus des frontières, au-dessus des clans. Par-delà le fleuve Rhin. En paix et en joie. C’est tout ».

Par le miracle de cette traduction, nous avons la chance d’approcher une œuvre qui éclaire notre temps, mais surtout de nous approcher de Nathan Katz qui fait partie de «ces rares hommes qui élèvent, sans violence, par la seule exigence de noblesse qu’ils incarnent, imposent et transmettent ».

C’est donc avec un grand bonheur et une profonde reconnaissance que je remets à M. Jean Louis Spieser, ce prix de la traduction devant cette assemblée et en présence de Jean-Louis Droz, le neveu de ce grand poète qui reste un guide pour l’Alsace qui nous unit ici ce soir.

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