2021 : Christine de Joux

Christine de Joux est la seizième Lauréate de la Bourse de Traduction Nathan Katz. La Bourse de Traduction lui sera remise en juin 2018 à Colmar. Sa traduction a été publiée en édition bilingue aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix :

Catherine de GUEBERSCHWIHR, À l’ombre d’un tilleul. Les Vies des sœurs d’Unterlinden. Traduit du latin et présenté par Christine de Joux. Postfaces de Jeanne Ancelet-Hustache, Georges Bischoff et Rémy Vallejo. Collection Les Vies imaginaires n° 7.  334 pages. ISBN 978-2-845-90311-1

Traduire une œuvre aussi riche et particulière que les Vitae sororum est un véritable défi. C’est sans doute aussi pourquoi ce texte, malgré son importance et sa renommée est resté jusqu’à aujourd’hui inaccessible au public francophone alors qu’il est depuis près de deux siècles traduit en langue allemande.   

Christine Bischoff-de Joux a accepté de relever ce défi et s’est plongée durant plusieurs années dans la langue de Catherine de Gueberschwihr et dans le monde à la fois si proche et si lointain de nous qu’elle dépeint.

Née en 1946 à Guebwiller (Haut-Rhin), Christine de Joux est ancienne élève de l’École des Chartes (promotion 1970). Elle a exercé ses premières fonctions comme Conservateur à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg. 

Elle a travaillé à la Direction des archives de France au sein du département de la politique archivistique et de la coordination interministérielle. Elle est Conservateur général honoraire du patrimoine.

Elle a participé à l’édition de référence du texte de l’Hortus Deliciarum dans le cadre de la reconstitution du manuscrit à l’initiative de l’Institut Warburg (Studies of the Warburg Institutes, 36) sous la direction de Rosalie Green (Rosalie Green éd., Michael Evans, Christine Bischoff-de Joux, Michael Curschmann, Herrad of Hohenbourg, Hortus deliciarum, Leiden, Brill, 1979).  

Elle a reçu la Bourse de traduction du Prix Nathan Katz du patrimoine 2021 pour sa traduction des Vitae sorum de Catherine de Gueberschwihr.

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DISCOURS DE RÉCEPTION DE LA BOURSE DE TRADUCTION NATHAN KATZ PRONONCÉ PAR CHRISTINE DE JOUX LE 12 JUIN 2021 AU PMC EDMOND-GERRER DE COLMAR

Madame la Ministre, Monsieur le Président, Monsieur le Maire, Madame et Messieurs les élus,

Nathan Katz aurait-il aimé lire les Vitae, lui que le Moyen Âge alsacien a maintes fois inspiré ? Annele Balthazar n’est-elle pas, d’une certaine façon, une petite sœur d’Adélaïde de Sigolsheim ou de Heilradis de Horbourg ? N’aurait-il pas été touché par ce florilège, ce recueil de fioretti, lui qui a chanté le doux parfum de la terre après l’ondée et les humbles fleurs des prés ?

Cependant, si je me trouve placée sous ce patronage qui m’honore, je pense que, beaucoup plus que la simple passeuse que je suis, ce beau prix récompense la grande Catherine de Gueberschwihr,  la très savante  Jeanne Ancelet Hustache,  sœur Élie Cails, qui a su  si généreusement me  faire partager sa connaissance des origines du monastère d’Unterlinden et tous ceux qui, particulièrement ces trente dernières années, ont tant œuvré pour la connaissance de l’histoire des dominicains en Haute-Alsace. Je ne citerai ici que frère Rémy Vallejo, Francis Rapp, Jean-Luc Eichenlaub, Georges Bischoff, mais n’aurais garde d’oublier tous les autres.

C’est à eux que va, avant tout, ma reconnaissance.

Catherine de Gueberschwihr, d’abord, qui ne nous dit pas grand-chose sur elle : nous ne savons rien de sa famille, ni de la date de sa naissance, et nous n’en sommes réduits qu’à des hypothèses sur celle de sa mort, pour laquelle les obituaires sont, comme toujours,  muets : 22  janvier ou 31 juillet – il y a deux mentions – mais de quelle année ? Alsacienne, assurément, comme Odile, dont nous n’oublions pas le jubilé, comme Guta de Schwartzenthann, comme la grande  Herrade de Hohenbourg.

Reconnaissons au passage qu’au moyen âge, les hommes célèbres de l’Alsace sont des femmes !

Originaire de Gueberschwihr, si véritablement son patronyme correspond à son lieu d’origine, ce somptueux village du vignoble qu’a gravé Richard Brunck de Freundeck, on l’a dite prieure. Elle-même est muette sur cette fonction, mais, après tout, peu importe. Ce qu’elle nous apprend sur elle, involontairement, à travers le témoignage exceptionnel qu’elle nous livre sur la vie des premières sœurs du monastère Sous le tilleul, c’est sa vivacité d’esprit, sa curiosité perpétuellement en éveil, son ardente piété, bien sûr, sa volonté affirmée d’instruire, d’édifier voire de corriger, mais aussi sa culture et sa maîtrise parfaite de la langue latine, que connaissaient si bien ses devancières Guta et  Herrade.

Entrée toute jeune au monastère Sous le tilleul, ce n’est, selon ses dires, qu’à un âge avancé qu’elle entreprend d’écrire. Vieille, la vue basse, la main tremblante… Est-ce vraiment la réalité ? N’est-il pas permis d’en douter au regard de sa connaissance du latin, de la  précision de ses notations, de la spontanéité de son expression ?

Ses Vies sont inspirées par un souci constant d’édification et affichent sans ambages la volonté de fournir des exemples de sainteté en un temps où se manifestent peut-être certains symptômes de relâchement dans un monastère alors qualifié de « magnum et opulentum ». Elles constituent un témoignage exceptionnel sur un lieu qu’ont connu et fréquenté maître Eckhart et Jean Tauler, et où ils ont prêché. Et ce n’est pas un hasard si le retable d’Issenheim, peint deux siècles plus tard pour un autre couvent, perpétue aujourd’hui la ferveur de ces premières sœurs peintes par Catherine là même où elles ont vécu.

Morte il y a exactement 38 ans aujourd’hui, le 12 juin 1983, l’éditrice des Vitae,  Jeanne Ancelet Hustache, « bonne et solide lorraine et fervente chrétienne », selon les termes de Jacques Madaule, était elle aussi, comme Catherine, Odile et  Herrade, de la trempe de ces « femmes fortes » que célèbre le livre des Proverbes. On doit à cette grande germaniste née à Toul en 1892 des travaux qui font date aujourd’hui encore pour la connaissance des mystiques rhénans : sur  Mechtilde de Magdebourg,  sur la chronique du monastère des dominicaines de Töss,  sur Henri Suso, dont elle édite les œuvres complètes, mais surtout sur  maître Eckhart dont elle publie les traités et les sermons. Et pourtant, cette femme à l’intelligence si rayonnante, dont la vie avait été traversée de terribles épreuves personnelles, ne disait-elle pas  avoir travaillé à vide et ne rien avoir laissé de palpable ?

Enfin, comment ne pas évoquer cet Unterlinden redivivus, qu’est aujourd’hui le monastère Saint Jean-Baptiste ? Solidement arrimé depuis 1973 sur les hauteurs d’Orbey, il se dresse au milieu des sapins, face à un paysage sublime que n’ont sans doute jamais connu les moniales citadines qui entouraient Catherine de Gueberschwihr.

Je me souviendrai toujours de l’accueil si rayonnant et si généreux de sœur Élie,  sœur Élie qui a porté sur les primae sorores le regard d’une dominicaine de notre époque. C’était le 24 août 2017, une journée qui pourrait assurément trouver place dans les Vitae tant elle est riche en signes.

Nous avions parlé de Catherine, bien sûr, et de mon projet de traduction, mais nous nous étions aussi découvert une amie commune : Marie Françoise Damongeot conservateur au département des manuscrits de la BNF, qui avait pris une part active à l’exposition de Colmar en  2001.

Nous étions de la même promotion à l’école des chartes, et partagions le même goût pour le latin du Moyen Âge. Un jour, elle m’avait suggéré de consacrer mon temps libre de retraitée de fraîche date à la traduction des Vitae, que je m’étais empressée d’emprunter à la bibliothèque de Colmar. Leur lecture, je l’avoue, m’avait rebutée : trop de mères qui abandonnent maris et enfants pour le cloître, trop de haires et de disciplines, trop de visions.

Je ne saurais dire pourquoi, quelques années plus tard, j’ai accepté la proposition de Gérard Pfister, désireux, dans la passion communicative qui l’habite pour le patrimoine écrit de l’Alsace, de ressusciter et de faire connaître ce texte étonnant.

Le lendemain de ce jour, je m’apprêtais à écrire à mon amie lorsqu’un message m’a informée que la maladie venait de triompher de sa résistance et de son courage.

« L’on a très justement dit dans ces derniers temps qu’un livre écrit dans une langue morte n’est publié qu’à demi s’il n’est traduit. » Ainsi s’exprimaient Charles Gérard et Joseph Liblin, les éditeurs des Annales et de la chronique des Dominicains de Colmar. Nous sommes en 1854, et les contemporains cultivés de ces aimables érudits lisaient le latin à livre ouvert, quand ils ne dialoguaient pas dans cette langue.

Cette remarque, que Christian Wilsdorf avait fait sienne, est plus que jamais d’actualité.

Loin de moi l’intention de faire le procès de l’enseignement du latin, et plutôt que de se lamenter, il faut se réjouir de voir paraître dans une collection prestigieuse (la Pléiade) une anthologie bilingue de la poésie latine qui montre avec éclat que cette langue n’a pas perdu de son rayonnement, qu’elle continue même à s’enrichir, et que l’on peut encore prendre plaisir à la lire, à l’étudier voire à la parler.

Je ne ferai pas non plus le procès du latin médiéval. Jeanne Ancelet-Hustache, qui n‘avait pourtant que des qualités, parle, à propos de la prose de Catherine de Gueberschwihr de la barbarie du style et de la langue, qu’admire en revanche Le P. Danzas, latiniste distingué, que je serais tentée de suivre.

Latin de cuisine, latin d’église, avec un petit é, voire latin macaronique, voilà des expressions qui sont trop fréquemment utilisées à tort et à travers, sans discernement, injustement, s’agissant du moyen âge, et qu’il faut rejeter. Est-ce à cause des caricatures si drôles mais si désobligeantes qu’en ont faites Rabelais et Molière ?

N’oublions pas que le latin est la langue des sermons de saint Bernard, des traductions des grands philosophes de l’antiquité, de la Somme de saint Thomas d’Aquin, des ouvrages de droit,  de médecine, de sciences, de mathématiques,  des encyclopédies, de nombreuses chroniques, des lettres d’Abélard et d’Héloïse, des poésies goliardiques, mais aussi des nombreux documents que conservent nos fonds d’archives – et qui sont inaccessibles aux historiens non latinistes.

Et la langue d’un des fleurons de la littérature alsacienne.

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