2021 : Catherine de Gueberschwihr (vers 1260 – vers 1330)

Le monastère d’Unterlinden
par Henri Lebert,1862 (détail)

Pour la seizième année du Prix Nathan Katz du patrimoine, le Jury a choisi de mettre au jour l’œuvre de Catherine de GUEBERSCHWIHR, auteure du célèbre manuscrit des Vitae sororum conservé par la Bibliothèque patrimoniale des Dominicains, à Colmar, traduite en allemand depuis près de deux siècles et pourtant restée inaccessible en français.

Pour mener à bien la délicate tâche de traduire ce grand texte de la littérature féminine du Moyen Âge, le Jury du Prix Nathan Katz s’est adressé à Christine de Joux, ancienne élève de l’École des Chartes, qui a bien voulu relever le défi. Sa traduction a été publiée aux Éditions Arfuyen, partenaires du Prix :

Catherine de GUEBERSCHWIHR, À l’ombre d’un tilleul. Les Vies des sœurs d’Unterlinden. Traduit du latin et présenté par Christine de Joux. Postfaces de Jeanne Ancelet-Hustache, Georges Bischoff et Rémy Vallejo. Collection Les Vies imaginaires n° 7.  334 pages. ISBN 978-2-845-90311-1

On sait peu de choses de la biographie de Catherine de Gueberschwihr. Elle indique elle-même être entrée au monastère dans son tout jeune âge, mais la date de son entrée nous est inconnue. Son nom est cité, sans aucune mention de la fonction qu’elle a pu occuper, à la 95e place, dans la liste des sœurs de l’obituaire d’Unterlinden, ce qui permet de situer son existence au tournant du XIVe siècle. On s’accorde généralement à situer sa mort vers 1330, si l’on retient l’hypothèse selon laquelle elle a pu échanger une correspondance avec le célèbre prédicateur dominicain Venturin de Bergame.

On ignore tout des fonctions qu’elle a occupées dans la communauté d’Unterlinden . Copiait-elle des manuscrits, comme Sophie de Rheinfelden, dont la main se nimbait d’un halo de lumière ? Présidait-elle au chant, comme Gertrude de Colmar ou Mechtilde d’Epfig, qui, malgré son infirmité, parcourait le chœur en tous sens pour stimuler l’ardeur de ses sœurs ? Ou bien, circatrix implacable, morigénait-elle ses sœurs au chapitre ? Fut-elle prieure, comme l’affirme une tradition tenace mais non vérifiable ?

Ce qui est sûr, c’est de sa parfaite maîtrise de l’art de la composition et de la rédaction. Si elle ne cesse de déplorer les limites de son intelligence et la rudesse de son style, il est évident pourtant qu’elle a une véritable vocation d’écrivain. Elle a le désir fervent de perpétuer la mémoire des premières sœurs d’Unterlinden et de célébrer leurs mérites en une époque où la discipline, semble-t-il, s’était quelque peu relâchée dans un monastère que l’inquisiteur Bernard Gui qualifiait, moins d’un siècle après sa fondation, de « très grand et très riche ».

Catherine de Gueberschwihr conçoit son livre comme une enquête : elle cherche dans les grimoires, elle interroge, elle note sur ses tablettes de cire, sollicitant inlassablement celles de ses sœurs qui ont pu connaître les premières générations. Elle fait également appel à ses propres souvenirs car l’empathie manifestée dans certaines des Vies laisse entrevoir un contact plus direct avec certaines moniales qu’elle a pu connaître de leur vivant.

L’écriture de Catherine de Gueberschwihr témoigne de la solidité de la formation qu’elle a reçue au monastère. Son vocabulaire est riche et varié et fait de fréquents emprunts au latin classique. Si certaines tournures souffrent parfois de lourdeur, ces excès ne font que manifester l’enthousiasme que lui inspirent les merveilles de ferveur qu’elle a à relater.

Catherine de Gueberschwihr n’est jamais aussi convaincante que dans les séquences narratives. Elle sait associer le lecteur à des scènes pleines de vie, parfois dramatiques, comme le récit de la rupture du mariage d’Hedwige de Gundolsheim ou du départ de Rilindis de Bissegg qui abandonne son mari et ses huit enfants pour embrasser la vie monastique. D’autres scènes confinent quelquefois au burlesque, comme lorsque le diable importune deux religieuses pour les empêcher de s’administrer mutuellement la discipline ou lorsque Anne de Wineck, en buvant quelques gorgées de vin nouveau, est soudain privée de la surabondance de grâces qui l’inondait depuis plus de deux ans.

Son texte abonde en notations concrètes. Avec elle, le lecteur visite le monastère ; il admire la voûte toute neuve du chœur rarement désert, qu’il parcourt en tous sens en compagnie de l’infatigable chantre Mechtilde d’Epfig, appuyée sur ses deux bâtons. Il entend sonner l’horloge, innovation rare et assez luxueuse en cette fin du XIIIe siècle. Il s’arrête devant la salle capitulaire, jette un coup d’œil à l’ouvroir, où les fuseaux vont bon train, aperçoit le dortoir, glacé l’hiver, torride l’été. Il jauge, au réfectoire le contenu très frugal des écuelles. Tout cela tandis qu’aux abords du monastère résonne le fracas des armes, en ces années particulièrement troublées du Grand Interrègne, ponctuées de guerres intestines, de luttes fratricides, de rapines et de vengeances.

La vive sensibilité de Catherine de Gueberschwihr s’exprime dès l’introduction par les coups de pinceau légers que Catherine sait utiliser. Si elle n’hésite pas à rappeler la beauté de l’époux et des huit enfants de Rilinde de Bissegg, le joli visage et le corps gracieux d’Adélaïde de Muntzenheim, le raffinement d’Élisabeth de Soultzmatt, elle souligne aussi des détails plus cruels comme l’hydropisie d’une sœur, « dont le ventre était horriblement enflé » ou la figure grimaçante et les yeux exorbités d’une autre à l’heure de son agonie. Partout dans le livre la vie est bien présente, dans sa diversité et ses aléas.

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DISCOURS PRONONCÉ PAR JUSTIN VOGEL, PRÉSIDENT DE L’OLCA, À L’OCCASION DE LA REMISE DE LA BOURSE DE TRADUCTION NATHAN KATZ À CHRISTINE DE JOUX.

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